Turbo et tricolore : comment la France a failli rater la révolution de la suralimentation avant d'en devenir la reine
Il y a quelque chose d'assez savoureux dans l'histoire du turbo à la française. D'un côté, Renault envoie en 1977 une monoplace à moteur turbocompressé sur les circuits de Formule 1 — une audace technique qui fait ricaner les Anglais avant de les forcer à copier. De l'autre, sur nos routes de campagne et nos boulevards périphériques, la même technologie met des années à s'imposer, portée par des modèles parfois géniaaux, souvent mal compris, et presque toujours sous-estimés.
C'est cette tension permanente entre l'avant-garde et la prudence, entre le génie de l'ingénieur et la méfiance du conducteur, qui rend l'aventure turbo française si singulière.
Renault, le pari fou des années 70
Tout commence, comme souvent, par une obsession de course. Renault Sport, dans la seconde moitié des années 1970, est convaincu qu'un moteur suralimenté peut battre les gros blocs atmosphériques qui dominent alors la F1. Le pari est risqué — le turbo lag est alors un problème majeur, et la fiabilité, un vrai cauchemar. Les premières saisons sont catastrophiques. On surnomme la RS01 la «grenade jaune» — pour sa couleur, mais aussi pour sa tendance à exploser.
Mais Renault tient bon. Et en 1979, Jean-Pierre Jabouille offre à la régie sa première victoire en Grand Prix à Dijon. Ce jour-là, quelque chose bascule. Pas seulement pour la compétition — pour la légitimité de la technologie elle-même.
Dans les bureaux d'études de Billancourt, on commence à regarder différemment ce petit escargot qui force l'air dans les cylindres.
La route, terrain plus ingrat que le circuit
Transposer le turbo sur une voiture de série, c'est une autre histoire. Le circuit est un environnement contrôlé : régimes élevés, pilote professionnel, mécanos aux stands. La route, c'est le conducteur du dimanche qui veut doubler un camion sur une nationale, le moteur froid à 7h du matin, et le garagiste de village qui n'a jamais vu un turbo de sa vie.
Renault sort la R5 Alpine Turbo en 1982. Modeste en apparence, redoutable dans les faits — 110 chevaux extraits d'un 1,4 litre, une légèreté naturelle, et ce caractère binaire propre aux turbos de l'époque : rien, rien, rien... et puis tout d'un coup. Les puristes adorent. Le grand public, moins. La voiture est perçue comme nerveuse, imprévisible, exigeante.
C'est exactement le problème que les ingénieurs français vont passer une décennie à résoudre.
Peugeot et le diesel turbo : le coup de génie qu'on n'attendait pas
Pendant que Renault bataille avec le turbo essence, Peugeot joue une carte différente. En 1983, le XD2S turbo — dérivé du fameux bloc diesel XD — fait son apparition dans la 505. Ce n'est pas glamour. Ça ne fait pas hurler les foules. Mais ça fonctionne.
Le diesel turbo à la française, c'est la suralimentation réconciliée avec le quotidien. Pas de coup de pied dans le dos à 4 000 tr/min, mais un couple généreux dès les bas régimes, une consommation maîtrisée, et une robustesse que les moteurs essence turbo de l'époque n'ont pas encore atteinte. La France invente ici, presque par accident, la formule qui va dominer l'automobile européenne pendant les trente années suivantes.
Le XUD turbo, successeur du XD, enfonce le clou. Monté sur la 205, la BX, la ZX, il devient l'un des moteurs les plus vendus d'Europe. Simple, économique, quasi indestructible. Pas franchement excitant — mais terriblement efficace.
Les joyaux oubliés
Entre les icônes connues et les modèles de grande série, il existe une zone grise peuplée de voitures turbo françaises que l'histoire a mal traitées.
La Renault 11 Turbo — oui, elle existe — est une de ces curiosités que les passionnés redécouvrent avec des yeux ronds. Une berline tricorps apparemment banale, sous laquelle bat un cœur de R5 Alpine Turbo. Elle n'a jamais eu la cote de sa cousine à hayon, mais elle offre le même plaisir de conduite dans un habit plus discret. Les puristes appellent ça du «sleeper» avant l'heure.
La Citroën BX 19 GTi Turbo, elle, est un cas à part. La BX n'est pas une voiture de sportif — c'est une voiture de confort, avec sa suspension hydropneumatique et ses formes anguleuses signées Bertone. Y greffer un turbo relève presque de l'incongruité. Et pourtant, le résultat est fascinant : une voiture qui file à 210 km/h tout en offrant un confort de limousine. Une contradiction ambulante, typiquement française dans son refus de choisir.
Le débat qui n'en finit pas
Aujourd'hui, les puristes se divisent encore sur la question. D'un côté, ceux qui considèrent que le turbo a trahi l'âme mécanique française — cette philosophie du «faire mieux avec moins», du moteur naturellement aspiré qu'on pousse dans ses derniers retranchements par le biais d'une architecture intelligente plutôt que d'une surpuissance artificielle. De l'autre, ceux qui voient dans le turbo l'expression ultime de ce génie d'ingénieur : extraire le maximum d'un minimum de cylindrée, optimiser chaque gramme de carburant, trouver la performance là où on ne l'attendait pas.
Les deux camps ont leurs arguments, et les deux camps ont raison à leur manière. C'est peut-être ça, la marque de fabrique de la mécanique française : ne jamais vraiment trancher, préférer la nuance à la doctrine, et produire, dans cette tension permanente, des voitures qui ne ressemblent à rien d'autre.
Le turbo à la française, c'est ça. Bruyant, brillant, parfois raté, souvent génial. Et toujours, toujours, singulier.