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Comment Citroën a rendu toutes les autres suspensions obsolètes en moins de vingt ans

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Comment Citroën a rendu toutes les autres suspensions obsolètes en moins de vingt ans

Il y a des marques qui innovent. Et puis il y a Citroën. Chez les autres constructeurs, améliorer la suspension, c'était affiner un ressort, ajuster un amortisseur, peaufiner un réglage. Chez Citroën, c'était repenser le rapport entre la voiture et la route de façon quasi philosophique. Le résultat ? Trois générations de véhicules qui ont mis un sacré coup de pied dans la fourmilière mondiale, et des ingénieurs étrangers qui venaient à Levallois-Perret comme on va à la Mecque.

Repassons le film, lentement, parce que ça mérite qu'on s'y attarde.

La Traction Avant : quand le sol n'était plus un ennemi

En 1934, la Traction Avant débarque et c'est déjà une révolution à elle seule — traction, carrosserie monocoque, tout ça d'un coup. Mais ce qu'on oublie souvent, c'est que sa suspension avant à roues indépendantes par triangles superposés était également une rupture nette avec ce qui se faisait alors. La quasi-totalité des voitures de l'époque s'appuyait encore sur des essieux rigides à ressorts à lames. Concrètement, quand une roue passait sur un obstacle, l'autre en prenait une partie aussi. Le sol se transmettait à bord, sans filtre, sans pitié.

Avec la Traction, chaque roue avant travaille de façon indépendante, guidée par ses triangles, amortie par une barre de torsion longitudinale. Le sol irrégulier ne se propage plus dans l'habitacle de la même façon. C'est discret, presque invisible, mais c'est fondamental. Les journalistes de l'époque ne savaient pas vraiment comment en parler — ils disaient juste que la voiture « collait à la route » mieux que les autres. Ils avaient raison, sans nécessairement comprendre pourquoi.

À l'arrière, la Traction conserve un essieu rigide — on ne refait pas tout d'un coup — mais la direction prise est claire. Citroën vient de poser les bases d'une philosophie qui va aller beaucoup, beaucoup plus loin.

La DS : le grand saut dans l'inconnu

Quand la DS 19 est présentée au Salon de Paris en octobre 1955, les réactions sont celles qu'on réserve d'habitude aux objets venus d'ailleurs. La carrosserie, déjà, est sidérante. Mais sous la robe, c'est encore plus radical : Citroën abandonne définitivement les ressorts mécaniques conventionnels et introduit la suspension hydropneumatique sur les quatre roues.

Le principe, en résumé accessible : chaque roue est reliée à une sphère métallique contenant de l'azote sous pression, séparé par une membrane d'un circuit d'huile haute pression alimenté par une pompe entraînée par le moteur. L'azote se comprime et se détend selon les sollicitations de la route — il joue le rôle du ressort. L'huile, elle, transmet les mouvements et permet d'ajuster la hauteur de caisse via des correcteurs d'assiette. La voiture se lève, s'abaisse, s'adapte.

Ce qui rend ce système génial, c'est sa progressivité naturelle. Un ressort mécanique a une raideur quasi linéaire : plus vous le comprimez, plus il résiste de façon proportionnelle. L'azote, lui, a un comportement progressif : il est souple en début de course, ferme en fin. Résultat, la DS absorbe les petits défauts de la chaussée avec une douceur déconcertante tout en restant ferme face aux gros chocs. Et comme la hauteur de caisse est maintenue constante quelle que soit la charge, la géométrie de la suspension reste toujours dans ses paramètres idéaux. Pas de compromis, pas de dégradation.

On raconte souvent l'anecdote d'André Lefebvre, l'ingénieur qui a supervisé le projet, qui faisait rouler la DS sur des pavés à vitesse soutenue devant des visiteurs médusés. La voiture glissait. Les autres sautaient.

Et ce n'est pas qu'une histoire de confort : la DS est aussi plus sûre. Sa tenue de cap, sa stabilité en courbe, sa résistance au roulis — tout ça découle directement de ce système. En 1968, lors de l'attentat contre De Gaulle à Petit-Clamart, c'est aussi la suspension de la DS présidentielle qui permet au chauffeur de maintenir le contrôle malgré deux pneus crevés. Anecdote devenue légende, mais qui dit quelque chose de réel sur ce que cette technologie apportait concrètement.

La SM : la suspension qui pense

En 1970, Citroën sort la SM, fruit de la collaboration avec Maserati pour le moteur V6. Mais mécaniquement, c'est surtout l'occasion pour Citroën de pousser encore plus loin le concept né avec la DS. La SM hérite bien sûr de la suspension hydropneumatique, mais elle y ajoute une direction assistée à rappel nul — ou presque — qui travaille en synergie directe avec la suspension.

Le principe de la direction à rappel progressif mérite qu'on s'y arrête. Sur une voiture classique, le rappel de direction est fort : lâchez le volant en courbe, il revient de lui-même vers le centre. C'est rassurant mais ça transmet aussi les réactions de la route. Sur la SM, Citroën dose ce rappel de façon très fine. À basse vitesse, la direction est légère, presque assistée à l'extrême, pour faciliter les manœuvres. À haute vitesse, elle se raffermit. Et le volant ne cherche pas à vous arracher les bras quand vous passez sur une ornière.

Combinée à la suspension hydropneumatique, la SM offre une expérience de conduite que ses contemporaines — Jaguar XJ, BMW 2500, Mercedes 280 — ne peuvent tout simplement pas reproduire. Les essais de l'époque dans L'Auto Journal ou Sport Auto reviennent toujours sur ce même sentiment d'étrangeté confortable : on roule vite, on roule loin, et on arrive moins fatigué qu'attendu.

Les ingénieurs de GM, de Ford et même de chez BMW sont venus étudier les brevets Citroën. Certains ont tenté de développer leurs propres systèmes hydropneumatiques. Aucun n'y est vraiment parvenu avec la même cohérence. La raison tient peut-être au fait que chez Citroën, tout était pensé ensemble — la suspension, la direction, les freins, l'assiette — comme un seul et même organe. Ailleurs, on cherchait à greffer une idée sur une architecture existante.

Ce que ces voitures nous disent encore aujourd'hui

On pourrait se demander pourquoi ces technologies n'ont pas été reprises massivement. La réponse est à la fois technique et économique. L'hydropneumatique Citroën demande une étanchéité parfaite, un entretien rigoureux, des sphères à régénérer régulièrement. C'est exigeant. C'est coûteux à produire. Et ça demande des techniciens formés — ce qui, dans un réseau de concessions généralistes, n'allait pas de soi.

Citroën elle-même a fini par y renoncer, progressivement, à partir des années 2000, pour des raisons de coûts et de normes. La C5 a été la dernière à en bénéficier pleinement. Depuis, on lui a substitué des systèmes à amortisseurs pilotés électroniquement — efficaces, certes, mais d'une nature fondamentalement différente.

Mais pour ceux qui ont conduit une DS en bon état, ou une CX bien entretenue, ou une XM de belle heure, le souvenir reste intact. Cette sensation de glisser sur la route plutôt que de la subir. Cette impression que la voiture lit le sol avant vous. Ce n'était pas du confort de salon : c'était de la mécanique pensée différemment.

Et ça, les charrettes de la concurrence ne l'ont jamais vraiment rattrapé.

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